[MAJ] Selfie, un genre en soi. Ou pourquoi il ne faut pas prendre les Selfies pour des profile pictures

janvier 14th, 2014 - 

Selfie, tel est le nom de ce nouveau genre qui serait emblématique de la photographie smart et connectée. La télévision titre sur « La folie du Selfie » dans des reportages où l’on voit des touristes se prenant en photo avec leur mobile retourné vers eux et derrière la Tour Effeil. Le genre Selfie est passé au J.T de TF1 et  il offre désormais un nouveau répertoire d’actions photographiques de plus en plus observable.

Le processus de consécration du genre « Selfie » et notamment son entrée dans l’Oxford English Dictionnary ont été suffisamment bien décrits notamment par notre collègue Pauline Escande-Gauquié. En parcourant la prose du web, on a parfois l’impression que ce terme vient requalifier des usages anciens d’autoportraits numériques par webcam ou mobile que l’on rencontraient notamment dans les profile pictures (#PP) des sites de réseaux sociaux. Le nominalisme trouverait ici un terrain d’exemplification en nommant une expérience déjà là avec des variantes infinies sur le terme tels ces « Usies » pour désigner le selfie de groupe ou encore des Healthies en rapport avec les portraits de soi en sportifs acharnés.

Mais cette querelle d’usages anciens et des nouveaux genres n’est pas le propos de ce billet. Il s’agit ici de ne pas faire prendre les Selfies pour les profile pictures comme certains le prétendent en surfant sur le buzzword de l’année et redécouvrant que le Soi digital est par définition un signe et que les échanges interpersonnels passent désormais par l’image  et les applications mobiles plus que par les SMS qui connaissent leur première baisse depuis 30 ans. Cette vidéo humoristique figure le futur iconisée de la conversation par le recours aux emoji -emoticons visuels présents par exemple sur la plateforme mobile Line mais dès à présent certains parlent de « génération selfie » avec plus de la moitié des jeunes nés entre 1980 et 2000 ont partagé ce genre de photos mobile.

Nous voudrions plutôt mettre en avant l’hypothèse que le Selfie comme genre est la promesse d’un nouvel ordonnancement esthétique dans les pratiques photographiques mobiles foisonnantes jusqu’alors de créativité. De même que les applications ont pu spécifier, au plan économique, un contenu mobile en 2007, le Selfie permet, depuis 2013, de délimiter un genre propre au smartphone au plan culturel. Bref, nous soutenons l’idée que le Selfie tend vers l’art quand la photographie mobile dérivait vers l’usage créatif.

La photographie mobile : en deçà du Selfie, l’art de se connecter à soi-même

« Existe t’il un Art Mobile ? «   est l’une des questions soulevées dans  l’ouvrage « Téléphone Mobile et Création« , à paraître le 19 février2014 aux éditions Armand Colin, sous la direction de Laurence Allard, Roger Odin et Laurent Creton. Les différents auteur-es- répondent en montrant que les pratiques mobiles, du texto à la photo, de la géolocalisation à la playlist, du Sahel à la Suisse en passant par l’Afrique du Sud, relèvent jusqu’alors d’une créativité ordinaire plus que d’un Art mobile stabilisé. Et cet âge d’or de la créativité mobile se présente jusqu’à  présent sur un jour désordonné car tel est le propre de la créativité comme le suggère l’économiste Thomas Paris dans sa conclusion.

Dans cet ouvrage, nous plaidons personnellement sur le fait que le téléphone mobile représente une technologie de communication à d’autres mais aussi pour soi, qui nous connecte à nous-mêmes, sans pour autant réduire tout l’éventail des pratiques photographiques automédiales au seul genre Selfie. Permettant de développer un double agir communicationnel entre émotion et expression – comme dans le rapport entre musique et danse -, la photographie mobile est usitée comme média de la « voix intérieure », ouvrant ainsi, aux côtés de la « voix lointaine », un nouveau paradigme d’innovation dans l’histoire des télécoms. Le caméraphone, en plus d’un appareil photographique embarqué dans un mobile, devient également une technologie de communication entre soi-même et quelques autres, une « technologie de la stylistique de l’existence » (Michel Foucault). Comme nous le développions dans un billet précédent, la photographie mobile est pratiquée sous le mode psychique « je vois, j’envoie », 8 fois par jour en moyenne et prend la forme d’une textualité hybride faite d’images, d’images de textes ou de captures d’écrans. Et parmi ces images-textes exprimant un sentiment et le communiquant à d’autres via des applications comme Snapchat, on a pu compter les photos de soi prises par/de soi-même, les dits « Selfies. »

Il reste donc à comprendre comment au moment où le mobile nous connecte à nous-mêmes, les médias ne voient de ce nouveau média de la voix intérieure que le seul Selfie.

Des arts de faire photographique à l’état sauvage ?

 

Jusqu’alors, les arts de faire photographique des usagers du mobile sont demeurés, dans une certaine mesure, à l’état sauvage. Ce caractère désordonné se manifeste dans des pratiques fonctionnelles du caméraphone. Dans cette visée pragmatique, la textualité mobile est pourtant très inventive mixant  image et textes comme par exemple ces photos de listes, d’étiquettes, de papiers d’identité, de règles de jeu etc

Les espaces de publication de la photographie mobile sont également très diversifiés, du MMS à Twippic ant par Snapchat ou Instagram, ainsi que ses registres et temporalités de publication, de la photo que l’on n’enregistre même pas au partage sur son compte Facebook en passant par une photo que l’on garde pour soi, valeur ultime à l’âge de la publitude.

La photographie mobile est également usitée dans une fonction conversationnelle, c’est pourquoi sa valeur sociale réside dans son partage comme également nous l’indiquions dans cet article. Mais cette visée communicationnelle n’épuise pas tous les modes d’existence de la photographie mobile.

Ce caractère foisonnant, désordonné – spontanéiste diraient certains – de la photo mobile amène ainsi à observer au petit matin dans le métro parisien un type de  Selfie pas même enregistré comme l’invente cette jeune femme qui se maquille  en utilisant le mode autoportrait de son appareil photo mobile. On peut également rencontrer des usages « no MMS »  de Snapchat par ce groupe de lycéens dans un mall de Montpellier partis à la recherche d’un cadeau et qui envoient les photos d’objets et de vêtements à l’autre partie de la bande. Pourquoi Snapchat ?  « Pour ne pas avoir de photos dans ce style stockées inutilement sur son téléphone » m’expliquent t’ils. Il y a encore ces enfants qui demandent aux parents de photographier le défilé du 14 juillet, déléguant ainsi leur regard au téléphone mobile, faute de pouvoir se hisser à la bon hauteur dans la foule. Comme le schématise cette illustration extraite de l’ouvrage de Nicolas Nova et alli, Curious Rituals: Gestural Interactions in the Digital Everyday (Near Future Laboratory Press, Genève, 2012).

Ces hacks d’usage métamorphosant le caméraphone en miroir de poche, en photocopieuse sous la main  ou en périscope high tech, relèvent des pratiques ordinaires de la photographie mobile par le détournement du matériel, et semblent loin du Selfie.

 

 

Le selfie, anoblissement d’une pratique triviale ou l’expressivisme people

Mais voilà, le Selfie est venu mettre un peu d’ordre et d’esthétique dans les pratiques triviales de la photographie mobile, lui faisant acquérir ainsi ses lettres de noblesses et la réinscrivant dans l’histoire de la culture visuelle, aussi populaire soit-elle.

Ce n’est pas hasard si ce sont les personnalités et les politiques qui ont été les maîtres d’oeuvre de cet anoblissement. Dans le contexte de l’individualisme expressif où l’aura d’un people est désormais étalonnée sur son caractère médiatiquement authentique, il s’agit de surjouer « le touriste du quotidien » (André Gunthert) et de montrer que l’on sait faire ses photos « à la main ». Aux flash des paparazzi, le people à l’ère du mobile préfère les défauts de cadrage supposés des mobinautes ordinaires, tronquant les corps ou les visages pour mieux mettre en scène la relation indexicale entre le Selfie et son modèle. Le Selfie est ainsi un format d’authentification du people comme homme ou femme usager du mobile comme 6 milliards d’humains.

Le Selfie, l’art mobile par excellence et sa médiation

 

Un autre groupe d’acteurs clés de la consécration culturelle du Selfie est constitué par les artistes à la recherche d’un art du mobile. Le Selfie s’inscrivant dans la tradition de l’autoportrait constitue un terrain d’exercice artistique tout trouvé. Parmi les artistes de la photographie mobile, citons la talentueuse Eloïse Capet, présidente du Mobile Art Group of Paris. Il s’agit pour ce groupe de proposer des pratiques artistiques de la photographie mobiles : « Les images prises avec des smartphones, travaillées avec des applications et publiées sur le web social composent des objets photographiques d’un genre nouveau. Elles renouvellent en profondeur les pratiques photographiques, favorisant ainsi l’émergence d’une avant-garde d’artistes mobiles« . Dans un court entretien réalisé avec elle le mercredi 8 décembre 2014, Eloïse Capet affirme qu’elle cherche bien « à délimiter un photographique mobile comme un art » en partant des pratiques ordinaires, de la créativité amateur et en travaillant sur la base d’applications, « son regard et sa gestuelle » comme un artiste le ferait avec un autre moyen d’expression (pinceaux…). En cela, elle se situe dans la quête d’une pratique artistique de la photographie mobile, quête qui n’est pas toujours vue d’un bon oeil par les professionnels alors même qu’elle n’est pas concurrente : « Nous demandons simplement que soit reconnue une créativité nouvelle, spécifique aux smartphones, en train d’émerger avec des expositions dans des Galeries d’Art » comme l’exprime Eloïse Capet, elle-même exposée à Paris.

 

 

Les praticiens de la médiation digitale réunis notamment autour du réseau Muzeonum se sont  également intéressés à la place de la photographie mobile dans leur recherche des formats de participation renouvelés des publics (au musée mais aussi online) tels Sébastien Magro, Yannick Vernet, Gonzague Gauthier et Omer Pesquer. Dans le cadre du colloque « Mobile, Education, Médiation » des 5-6 décembre 2013, organisé par le groupe de recherche « Mobile Création » de l’IRCAV-Paris 3, ils  ont par exemple mis en avant le rôle des publics participatifs à travers ces Selfies à la mode Frida Khalo épinglés par Omer Pesquer (aka @_omr) à l’occasion de l’exposition au Centre Pompidou. Une journée Selfie au musée est ainsi proposée par les professionnels des musées. On peut également citer le hashtag#MuseumSelfie très riche à cet égard. Le Selfie apparait dans le champ de la médiation digitale comme un support assez idéal pour inviter des publics à s’approprier une tradition picturale séculaire comme l’autoportrait et à jouer à voir avec et comme les peintres exposés. Le Selfie au musée des visiteurs devant leurs toiles préférées, en tant qu’image  partagée sur les réseaux sociaux mobiles comme Instagram, aménage une connexion de l’espace muséal à d’autres scènes et permet de lier publics et non-publics à travers une photo comme un clin d’oeil faite à soi-même et à d’autres. Le Selfie au musée incrustant le visiteur dans l’histoire de l’autoportrait, mettant en scène un tête avec les toiles – « La Joconde et Moi » -  n’est pas pas réductible à un geste narcissique, dans lequel ce genre mobile pourrait être renfermé. En se figurant aux côtés du modèle dans un Selfie, comme on peut l’observer couramment dans les salles d’exposition, le visiteur du musée s’immerge en quelque sorte dans l’oeuvre. Le Selfie apparaît ainsi comme un bon outil dans la panoplie transmédiatique de la médiation numérique et mobile.

L’effet genre du Selfie : un nouveau répertoire d’actions photographiques

A ce stade de reconnaissance, le Selfie ne peut plus être plus avant confondu avec l’esthétique expressiviste des profile pictures mais les enquêtes à venir doivent porter sur « l’effet genre » du Selfie, c’est à dire sur la façon dont il va désormais inspirer un répertoire d’actions photographiques aux usagers du mobile. Un genre qui aura été spécifié par les artistes du mobile ou les praticiens de la médiation digitale mais qui sera pratiqué par tout à chacun. Le Selfie comme genre consacré ne peut plus tout à faire se confondre avec les pratiques d’autoportraits numériques, les profile pictures. Désormais, on pose « en mode Selfie » quand autrefois on prenait une photo mobile qui ne ressemblait qu’à elle-même voire à rien dans le désordre créatif du premier âge de la photographie mobile.

Le Selfie demeure donc une pratique démocratique mais est devenu un genre en tant que tel avec ses codes esthétiques (cadrage indiciel…), ses contenus thématiques (« moi »/ »moi et »)  et ses clés d »interprétation (hashtags…).

On peut ainsi commencer à voir circuler des collections de Selfies qui vont performer la créativité  sur les codes du genre.  Ainsi les pratiques de cette jeune new yorkaise avec l’application Snapchat et ses fonctions de retouche ou ces postures improbables dans cette série de de Selfies Olympics, petite battle ludique sur Twitter et Instagram. La performance de l’acte selfiesque est ici plus dans la gestuelle de prise de vue que dans ce qui est pris en vue. Ce n’est donc pas tant le référent ou le modèle qui est ici au premier plan  que l’acte et la gestuelle.

On notera ici qu’entre la hauteur de prise de vue non humaine du drone pouvant planer à plus de 200mètres en moyenne, le point de vue extrêmement subjectif des caméras type GoPro comme dans ce film tourné accidentellement par un singe, le Selfie « olympique » participe de ces cadrages contemporains dont l’échelle n’aura jamais été aussi étendue.

 

La culture visuelle digitale modelée dans le mix des formats techniques et des traditions de genre intègre désormais le selfie dans des applications hydrides associant le cadrage 360 de la GoPro et le Gif animé.

Du Selfie en politique : transgressions et mobilisations

Le Selfie en politique a déjà connu une transgression avec l’épisode survenu lors de l’enterrement de Nelson Mandela. Les gros titres des journaux ont pointé le caractère irrespectueux de cette séance de distraction entre le président des USA, Barack Obama, le premier ministre anglais David Cameron et la première ministre danoise Helle Thorning Schmidt. Le Selfie en question n’aurait toujours pas été publié mais son making off a été capté par un photograghe de l’AFP qui regrette ce buzz manifestant « les limites d’une communication trop contrôlée pour les hommes et femmes politiques. »

 

 

Autre exemple de transgression dans le monde de la représentation politico-médiatique, le selfie des journalistes politiques s’offrant un « moment de légèreté » assumé dans le protocole bien ordonnancé des visites d’Etat » en retournant l’image vers eux-mêmes tandis que les « grands » de ce monde passent en arrière-plan. Le selfie impose son nouvel ordre esthétique en bousculant les canons officiels des cadrages politiques et intronisant au premier plan les « poseurs » de questions. L’esthétique du selfie est moins à analyser sous la seule problématique de la photographie mobile connectée que de l’accès à la représentation de tout à chacun par le biais d’un appareil de prise de vue individuant, du côté des journalistes comme des hommes politiques à l’instar de ces selfies de remaniement ministériel.

 

 

Des mobilisation par le Selfie émergent comme cette action placée sous le hashtag #IVGmoncorpsmondroit, s’inscrivant à la fois dans l’histoire digitale des protestations par image -« We are the 99 percent » du mouvement Occupy Wall Street – et dans des usages plus politisés naissants du Selfie comme un genre en soi.

 

Dans la perspective des usages d’internet comme database de répertoires d’action protestaires, le « selfie des oscars 2014″ est devenu un pattern de représentation des mobilisations en Turquie animées par des smart citizens qui s’inscrivent dans les jeux de langage visuels du web. Le selfie protestataire, de la rue à l’isoloir, constitue un élément de la politique de la visibilité des mobilisations connectées.

 

Autre exemple de pratiques du seflie dans un contexte politique, le hasthag #selfisoloir qui met en scène les coming out électoraux lors de l’élection municipale en France de mars 2014. Là encore, l’hypothèse que le genre selfie ouvre un répertoire d’actions photographiques sur la base d’usages préexistants proliférants se trouve validée. Durant la campagne présidentielle 2012, nous avions observé que le tabou du vote n’était pas levé systématiquement par les interactions sur les réseaux sociaux, ce qui donnait sens aux coming out électoraux des jours j d’élections notamment au travers de photographies des bulletins de vote. Le sous-genre « selfie dans l’isoloir », qui présente – en raison du secret qui règle le vote en France – un caractère de légalité discutée, vient à la fois s’inscrire dans cette logique de dévoilement revendiqué de son intimité politique et permettre de circonscrire un espace de publicisation de ce coming out électoral, espace au croisement de différents sites de réseaux sociaux convergent vers un même canal sémantique #selfisoloir. Cette effraction intentionnel du secret de l’isoloir peut constituer un outil civique et un support de mobilisation électorale expressif engageant à aller voter avant tout et pour telle ou tel candidat ensuite pour faire barrage à l’extrême droite.

 

Et si le genre Selfie peut offrir à présent un répertoire de prise de vue encadré, ce retour à un certain ordre esthétique pourrait lui-même donner lieu à de nouveaux autres détournements.

Détournements et retournements du Selfie

Comme par exemple le parodique genre Felfie imaginé par des agriculteurs/trices anglais associant de façon ludique les mots « selfie » et « farmer » pour se se relier à d’autres mondes, sortir de l’isolement les fermiers/fermières et se faire mieux connaître. Un compte Twitter des Felfies du Salon de l’Agriculture 2014 a été ainsi créé exposant ainsi les hommes politiques de différentes « écuries. »

 

Ou encore ces parodies du selfie le plus retweeté – à 2 millions – pris lors de la soirée des Oscars 2014 illustrant la modalité discursive  de second degré par défaut d’Internet, machine à remixer et à détourner tout discours notamment ce qui était aussi une publicité pour un célèbre fabricant de smartphone et de tablette, et qui inspire les protestataires turques comme signalés plus haut.

Un autre détournement possible est encore de retourner l’appareil vers le monde pour mieux se connecter à soi-même comme le figure le remix mobile de ce célèbre portrait de Caspar David Friedrich.

 

 

 

 

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One Response to “[MAJ] Selfie, un genre en soi. Ou pourquoi il ne faut pas prendre les Selfies pour des profile pictures”

  1. [...] l’ont très bien montré André Gunthert et Laurence Allard, le selfie n’est pas un autoportrait (ni une image de profile), il ne revêt pas directement [...]

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